Les diplomates sont des gens discrets, qui n'ont pas l'habitude de
faire visiter leurs cuisines, et encore moins d'exposer leurs états d'âme
en public. C'est dire si l'enquête de Sylvain Cypel publiée dans Le
Monde des 25, 26 et 27 avril ("A quoi sert le Quai d'Orsay ?")
a pu agiter les chancelleries. Il y était question pour la première
fois - et en détail - de la réforme du ministère des
affaires étrangères, préparée par Alain Juppé entre 1993 et
1995 et mise en œuvre par le ministre actuel, Hubert Védrine.
Des fonctionnaires ont été ravis de cette publicité faite à leurs
débats internes ou à des situations qu'ils déplorent depuis longtemps ;
d'autres n'ont pas manqué de réagir avec vivacité, ne se
reconnaissant pas dans ce tableau assez sombre. Hubert Védrine a été
conduit à adresser un message à tous les agents du Quai d'Orsay (Le
Monde du 2 juin) pour prendre ses distances avec le contenu des
articles du Monde et préciser qu'ils "n'ont pas été
sollicités" par son équipe. Tout en dénonçant "trop
de contre-vérités" et une volonté de "dénigrement",
il a annoncé la création d'un "espace de débat" sur
le site Intranet du ministère pour permettre à chacun d'exprimer ses réactions
et ses suggestions.
L'impression générale qui se dégageait de cette enquête était
celle d'un corps diplomatique sclérosé, recroquevillé sur lui-même,
attaché à de vieilles méthodes, comme le télégramme au style
alambiqué. Les ambassades y apparaissaient sur la défensive, dépossédées
de leurs prérogatives habituelles par une "mondialisation"
croissante des relations internationales et incapables d'intervenir
efficacement sur le terrain, dans les situations d'urgence. On découvrait
également une volonté réelle de changement de la part du ministre,
mais pas à la manière de Claude Allègre, qui voulait tordre le cou au
"mammouth"de l'éducation nationale : une
modernisation en douceur est en cours, expliquait Sylvain Cypel ;
elle se heurte à de fortes résistances, tout en étant entravée par
des difficultés financières et des contradictions.
Le secrétaire général du ministère, Loïc Hennekine, estime que
ces articles "pourraient appeler de nombreux commentaires et
mises au point". Il était écrit que "les indélicatesses
de certains agents (par exemple les soupçons de corruption pour
l'obtention de visas dans certains consulats) ne sont pas vraiment
sanctionnées". C'est une contre-vérité, réplique M. Hennekine :
"Sur les deux dernières années, huit agents ont été
lourdement sanctionnés, après avis unanime des conseils de discipline
consultés, pour des fautes professionnelles graves. Parmi eux, quatre
ont été révoqués. Chacune de ces décisions a été rendue publique,
avec mention du nom de l'agent concerné."
Pour sa part, Harold Valentin, membre du cabinet du ministre, écrit :
"Le troisième article portait sur l'action humanitaire et les
gestions de crises, deux sujets passionnants, qui mobilisent
quotidiennement de nombreux diplomates à travers le monde et sur
lesquels, justement, deux réformes sont en cours. Or ces thèmes ne
constituaient en rien le sujet central de mes entretiens avec Sylvain
Cypel. S'il m'avait interrogé sur les critiques adressées au ministère
par des personnes qu'il a rencontrées par ailleurs, j'aurais pu lui
apporter un certain nombre de réponses." La logique du
journaliste n'est pas forcément celle du responsable interviewé. Et
leurs objectifs se confondent rarement... Sylvain Cypel souligne qu'il a
trouvé des interlocuteurs très coopératifs à l'administration
centrale du Quai d'Orsay, mais qu'il n'avait pas de raison de s'en tenir
à eux. Au total, il a rencontré une quarantaine de personnes, à Paris
et à l'étranger, y compris des membres de diplomaties d'autres pays,
avant de rédiger librement ses articles.
Henri Sernant, ministre plénipotentiaire en retraite, a vu dans
cette enquête "un portrait à charge du Quai d'Orsay".
Il ne comprend pas que Le Monde ait pu en donner "une
image aussi négative, confinant à la caricature". Et ajoute :
"Il est proprement insupportable de voir ainsi sous-estimer et même
ridiculiser l'action de milliers d'agents qui, à Paris et dans le
monde, se dévouent quotidiennement à cette tâche dans des conditions
difficiles et parfois dangereuses."
Réaction du même ordre de... Jérôme Savary, directeur de l'Opéra-Comique :
"Les agents du ministère des affaires étrangères, dans plus
de 180 pays, sont bien plus que des hôteliers de luxe qui
s'adonnent à l'alcoolisme mondain (...). Qu'il s'agisse de création
artistique, de santé, d'urbanisme, d'environnement, d'agriculture, de
promotion de l'Etat de droit, ils n'hésitent pas à faire passer les
valeurs universelles de la France, à promouvoir sa langue, ses écoles,
ses universités, son système juridique, ses centres de recherche, son
cinéma, son théâtre, sa musique et ses créateurs." Jérôme
Savary souligne qu'il a monté notamment Le Bourgeois gentilhomme grâce
au soutien du ministère et de l'ambassade de France à Cuba, avec une
troupe de comédiens et musiciens cubains, à Cuba, à Mexico, puis en
tournée en France. " Le Bourgeois de Molière n'était
plus un spectacle français, mais un spectacle cubain monté avec l'aide
de la France." Il est vrai que trois pages du Monde ne
suffiraient pas à décrire toutes les actions positives, ou originales,
ou courageuses, que conduisent de nombreux diplomates français sur les
cinq continents. Cette autre face de la médaille n'apparaissait guère
dans l'enquête publiée. "Ce n'était pas le sujet, répond
Sylvain Cypel. Cette enquête portait uniquement sur la réforme
entreprise pour moderniser et adapter la diplomatie française,
et non sur l'ensemble des activités du Quai d'Orsay. Il ne s'agissait
pas de parler des trains qui arrivent à l'heure, mais des autres, ceux
qui appellent précisément des améliorations, en montrant ce qui a été
fait, ce qui reste à faire, où sont les blocages et les difficultés."
La manière dont l'enquête a été présentée dans Le Monde n'est
pas étrangère à ce malentendu. "A quoi sert le Quai d'Orsay ?",
demandait le titre général. Après avoir lu ces trois articles, axés
sur les dysfonctionnements et les remèdes, on était tenté de répondre :
à pas grand-chose, pour le moment...
par Robert Solé
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