Vu du Quai - Le Monde du 3 juin 2001
Le Monde

Vu du Quai

Les diplomates sont des gens discrets, qui n'ont pas l'habitude de faire visiter leurs cuisines, et encore moins d'exposer leurs états d'âme en public. C'est dire si l'enquête de Sylvain Cypel publiée dans Le Monde des 25, 26 et 27 avril ("A quoi sert le Quai d'Orsay ?") a pu agiter les chancelleries. Il y était question pour la première fois - et en détail - de la réforme du ministère des affaires étrangères, préparée par Alain Juppé entre 1993 et 1995 et mise en œuvre par le ministre actuel, Hubert Védrine.

Des fonctionnaires ont été ravis de cette publicité faite à leurs débats internes ou à des situations qu'ils déplorent depuis longtemps ; d'autres n'ont pas manqué de réagir avec vivacité, ne se reconnaissant pas dans ce tableau assez sombre. Hubert Védrine a été conduit à adresser un message à tous les agents du Quai d'Orsay (Le Monde du 2 juin) pour prendre ses distances avec le contenu des articles du Monde et préciser qu'ils "n'ont pas été sollicités" par son équipe. Tout en dénonçant "trop de contre-vérités" et une volonté de "dénigrement", il a annoncé la création d'un "espace de débat" sur le site Intranet du ministère pour permettre à chacun d'exprimer ses réactions et ses suggestions.

L'impression générale qui se dégageait de cette enquête était celle d'un corps diplomatique sclérosé, recroquevillé sur lui-même, attaché à de vieilles méthodes, comme le télégramme au style alambiqué. Les ambassades y apparaissaient sur la défensive, dépossédées de leurs prérogatives habituelles par une "mondialisation" croissante des relations internationales et incapables d'intervenir efficacement sur le terrain, dans les situations d'urgence. On découvrait également une volonté réelle de changement de la part du ministre, mais pas à la manière de Claude Allègre, qui voulait tordre le cou au "mammouth"de l'éducation nationale : une modernisation en douceur est en cours, expliquait Sylvain Cypel ; elle se heurte à de fortes résistances, tout en étant entravée par des difficultés financières et des contradictions.

Le secrétaire général du ministère, Loïc Hennekine, estime que ces articles "pourraient appeler de nombreux commentaires et mises au point". Il était écrit que "les indélicatesses de certains agents (par exemple les soupçons de corruption pour l'obtention de visas dans certains consulats) ne sont pas vraiment sanctionnées". C'est une contre-vérité, réplique M. Hennekine : "Sur les deux dernières années, huit agents ont été lourdement sanctionnés, après avis unanime des conseils de discipline consultés, pour des fautes professionnelles graves. Parmi eux, quatre ont été révoqués. Chacune de ces décisions a été rendue publique, avec mention du nom de l'agent concerné."

Pour sa part, Harold Valentin, membre du cabinet du ministre, écrit : "Le troisième article portait sur l'action humanitaire et les gestions de crises, deux sujets passionnants, qui mobilisent quotidiennement de nombreux diplomates à travers le monde et sur lesquels, justement, deux réformes sont en cours. Or ces thèmes ne constituaient en rien le sujet central de mes entretiens avec Sylvain Cypel. S'il m'avait interrogé sur les critiques adressées au ministère par des personnes qu'il a rencontrées par ailleurs, j'aurais pu lui apporter un certain nombre de réponses." La logique du journaliste n'est pas forcément celle du responsable interviewé. Et leurs objectifs se confondent rarement... Sylvain Cypel souligne qu'il a trouvé des interlocuteurs très coopératifs à l'administration centrale du Quai d'Orsay, mais qu'il n'avait pas de raison de s'en tenir à eux. Au total, il a rencontré une quarantaine de personnes, à Paris et à l'étranger, y compris des membres de diplomaties d'autres pays, avant de rédiger librement ses articles.

Henri Sernant, ministre plénipotentiaire en retraite, a vu dans cette enquête "un portrait à charge du Quai d'Orsay". Il ne comprend pas que Le Monde ait pu en donner "une image aussi négative, confinant à la caricature". Et ajoute : "Il est proprement insupportable de voir ainsi sous-estimer et même ridiculiser l'action de milliers d'agents qui, à Paris et dans le monde, se dévouent quotidiennement à cette tâche dans des conditions difficiles et parfois dangereuses."

Réaction du même ordre de... Jérôme Savary, directeur de l'Opéra-Comique : "Les agents du ministère des affaires étrangères, dans plus de 180 pays, sont bien plus que des hôteliers de luxe qui s'adonnent à l'alcoolisme mondain (...). Qu'il s'agisse de création artistique, de santé, d'urbanisme, d'environnement, d'agriculture, de promotion de l'Etat de droit, ils n'hésitent pas à faire passer les valeurs universelles de la France, à promouvoir sa langue, ses écoles, ses universités, son système juridique, ses centres de recherche, son cinéma, son théâtre, sa musique et ses créateurs." Jérôme Savary souligne qu'il a monté notamment Le Bourgeois gentilhomme grâce au soutien du ministère et de l'ambassade de France à Cuba, avec une troupe de comédiens et musiciens cubains, à Cuba, à Mexico, puis en tournée en France. " Le Bourgeois de Molière n'était plus un spectacle français, mais un spectacle cubain monté avec l'aide de la France." Il est vrai que trois pages du Monde ne suffiraient pas à décrire toutes les actions positives, ou originales, ou courageuses, que conduisent de nombreux diplomates français sur les cinq continents. Cette autre face de la médaille n'apparaissait guère dans l'enquête publiée. "Ce n'était pas le sujet, répond Sylvain Cypel. Cette enquête portait uniquement sur la réforme entreprise pour moderniser et adapter la diplomatie française, et non sur l'ensemble des activités du Quai d'Orsay. Il ne s'agissait pas de parler des trains qui arrivent à l'heure, mais des autres, ceux qui appellent précisément des améliorations, en montrant ce qui a été fait, ce qui reste à faire, où sont les blocages et les difficultés."

La manière dont l'enquête a été présentée dans Le Monde n'est pas étrangère à ce malentendu. "A quoi sert le Quai d'Orsay ?", demandait le titre général. Après avoir lu ces trois articles, axés sur les dysfonctionnements et les remèdes, on était tenté de répondre : à pas grand-chose, pour le moment...

par Robert Solé

Droits de reproduction et de diffusion réservés Le Monde 2001. Usage strictement personnel. L'utilisateur du site reconnaît avoir pris connaissance de la Licence de droits d'usage, en accepter et en respecter les dispositions.